Pourquoi ai-je envie de vous parler cet après-midi d’Albert CAMUS. Parce qu’il est
mort il y a déjà cinquante ans dans un accident de la route stupide comme ils le sont tous. Parce que nous sommes dans les bureaux de la bibliothèque Albert CAMUS inaugurée par Alain DECAUX
le 3 juillet 1989. Parce qu’il aura fallu attendre un demi-siècle pour
comprendre qu’il avait été l’un des seuls écrivains philosophes de son temps à présenter le destin des hommes sous leur véritable visage…non pas que pour cela !
J’ai eu envie de
vous parler d’Albert CAMUS parce que comme lui je suis né dans ce beau pays du Sud de la Méditerranée et du Nord de l’Afrique que l’on appelle l’ALGERIE…en arabe on dit El dzeaïr, cela signifie
l’île, oui l’île entre la mer et le désert. Parce que comme lui je suis né et j’ai vécu dans un quartier modeste où tous les immigrés de France, d’Espagne, d’Italie, d’Alsace-Lorraine ou de Corse
ou de Malte se retrouvaient, le soir au pied des lampadaires pour refaire le monde.
Parce que comme lui
j’avais ma maman qui n’avait pas une grande instruction mais savait partager beaucoup d’amour, avec ma grand-mère, sévère espagnole d’Andalousie.
Parce que comme lui
encore j’ai été longtemps préoccupé, bouleversé, partagé par la guerre d’Algérie dont je ne voyais pas l’issue et qui n’en a jamais eu.
Parce que, enfin,
alors que le Président de la République Mr SARKOZY a imaginé transporter la dépouille d’Albert CAMUS au Panthéon…récupération politique, opération de communication ou volonté sincère d’honorer un
grand homme…j’ai voulu, moi, garder Albert CAMUS tel qu’il aurait certainement voulu rester : le petit pied noir du quartier pauvre de Belcourt enterré à côté de son ami René CHAR dans le
cimetière de LOURMARIN dans le Vaucluse, là où la lumière et les paysages ressemblent le plus à son Algérie natale. Voilà pourquoi j’ai eu envie de
vous parler d’Albert CAMUS.
Albert CAMUS est né
le 7 novembre 1913 à MONDOVI dans une maison basse au sol de terre battue dans un petit village du Constantinois. Son père Lucien CAMUS ouvrier caviste est mortellement blessé en 1914 à la
bataille de la Marne. Sa mère Catherine SINTES, d’origine espagnole, s’installe à ALGER avec la grand-mère et un oncle plutôt sourd-muet, stupide et brutal, porté davantage sur l’anisette que sur
la littérature mais que Albert aime beaucoup.
Le jeune Albert vit
là, avec la grand-mère pingre et pauvre, qui manie le nerf de bœuf, l’oncle qui l’amène à la chasse, à la mer, à l’atelier de Tonnellerie et surtout la mère, qu’il aime beaucoup, qui ne parle que
très peu, qui ne sait ni lire, ni écrire…, un frère ainé, Lucien, dont lui Camus ne parle jamais et avec ses amis de quartier qu’il décrit dans « le premier homme », à jouer aux noyaux
d’abricots ou avec des ballons en chiffons fabriqués artisanalement avec de la ficelle.
Heureusement il y a
l’école communale et l’instituteur Mr Louis GERMAIN qui le repère, qui le fait travailler, qui va voir et convaincre la mère et la grand-mère de demander une bourse pour le faire admettre au
lycée BUGEAUD à ALGER.
Voilà l’enfant de
la rue où les jeunes s’inventent des jeux qui ne coûtent rien. Voilà Albert CAMUS goal de l’équipe de foot du quartier puis plus tard au lycée du Racing universitaire d’Alger (le RUA). On
l’appelle « rase-mote ». Comme tous les petits pied-noirs il est fanfaron et bagarreur.
Mais CAMUS n’a pas
de livres à la maison, la chance veut qu’il puisse en emprunter dans la bibliothèque d’un autre oncle boucher de quartier, Mr ACAULT qui est Franc-maçon. CAMUS y découvre les grands auteurs de la
littérature française. Il lit beaucoup et il reconnaitra plus tard que le premier livre qu’il aura lu fut un livre de RICHAUD « la douleur » qui évoque justement l’histoire d’un enfant,
de sa mère et de la pauvreté, mais ce sera un roman de son professeur Jean GRENIER qui lui donnera l’envie d’écrire.
Il veut devenir
professeur ; malheureusement à 17 ans on découvre qu’il est atteint de tuberculose (ce qui le marquera psychologiquement toute sa vie). « La maladie, lit-il chez EPICTETE est une
entrave pour le corps et pas pour la volonté. » Il ne sera jamais professeur. Tubard, il est pestiféré, il se sent accueilli comme un pouilleux au lycée. Il n’avait que la vie, voilà qu’elle
le trahit. Il en sera marqué pour toujours.
Très vite, il a une passion : le théâtre. A l’avant-garde de ce qu’il fera plus tard, il fonde le « théâtre
populaire » dans le baraquement d’un établissement de bains proche de Bab el Oued. Il adapte « le temps du mépris » d’André Malraux et adhère en 1935 au Parti Communiste.
Dès 1934, donc à 21
ans, il épouse une jeune fille des quartiers riches d’Alger Simone HIE. Mais très vite le couple se déchire. Elle est volage et morphinomane. Il lui dédie « les voix du quartier
pauvre » dans « l’envers et l’endroit » et met fin à cette mésalliance par un divorce dès 1935.
En 1936 il prépare
un diplôme d’études supérieures suivant les conseils de Jean GRENIER, il choisit un sujet, qui, je le crois, va trouver chez lui de profondes ramifications personnelles et rejoindre un
questionnement sourd mais profond sur le sens même du monde et de son unité : Saint AUGUSTIN et PLOTIN, l’Evêque africain et le philosophe grec, tous deux liés par leur inclinaison
néoplatonicienne.
Saint AUGUSTIN pour qui l’absolu du mal et l’absolu du bien constituent une erreur. Le bien et le mal se lient au niveau de
l’agir à la manière de l’ombre et de la lumière. Cependant le mal est subordonné au bien qui seul procède de l’énergie divine ; le mal n’est donc efficient que par le bien qu’il
recèle.
PLOTIN pour qui l’homme doit progresser à travers les domaines de la morale, du monde, de l’âme, puis de l’intelligence et
enfin du principe ultime, l’Un ou le Bien, à la fois terme inaccessible de la conversion spirituelle et point de départ du principe de toute réalité.
CAMUS va plancher sur le dialogue entre ces deux hommes au long d’un itinéraire historique qui va de la Grèce au
Christianisme. Le sujet peut nous faire frémir : « Métaphysique chrétienne et néoplatonisme ». Camus, déjà, pose des questions essentielles : « Comment la pensée grecque
s’est-elle faite au christianisme ? Quelles relations y a-t-il entre intelligence et sens ? foi et scepticisme ? » c’est ainsi que CAMUS interrogera la méditerranée : le
monde est celui du réel sensible avec lequel l’homme peut vivre.
Dans
« méditerranée » il y a le verbe « méditer ». Pour les Grecs l’homme se suffit et les temples sont à leur mesure. CAMUS reprend leur crédo : notre royaume est de ce
monde, l’histoire ne leur est rien…et PLOTIN sera un interlocuteur de choix pour le premier CAMUS.
Pas seulement dans
la réflexion philosophique CAMUS est aussi dans la vie, la vie sous tous ses aspects. Il va même être catcheur ! Il n’a pu rejoindre un poste d’enseignant à SIDI Bel ABBES et se met à faire
des petits boulots administratifs au service des cartes grises à Alger. Il est exempté du service militaire. Il écrit et trouve son premier éditeur Edmond CHARLOT pour publier une pièce :
« Révolte dans les Asturies » qui est immédiatement interdite par le Maire d’Alger.
Il démissionne du
PCF car LAVAL a persuadé STALINE de calmer les Communistes sur leur action en Algérie. Le théâtre du travail devient le théâtre de l’équipe. Décidément il est inapte à la réalpolitik alors il
continue à écrire : « l’envers et l’endroit » ; « noces » ou hymne à l’éternité vécue dans l’instant ; « les carnets ».
Il écrit dans le
journal « Alger Républicain » qui soutient le Front Populaire en 1936, un bel article sur « la misère des indigènes algériens en Kabylie » et il dit « Comment
profiter de la vie quand des millions de gens meurent de faim. »
Il écrit toujours
dans cette période ce qu’il appellera lui-même ses trois absurdes : « CALIGULA » « l’ETRANGER » et « le MYTHE de SISYPHE »
A ce stade on peut
s’interroger CAMUS est-il un dramaturge, un romancier ou un philosophe ?
Il est banni par
les philosophes : lui-même le reconnait : « je ne me suis jamais senti philosophe. » Romancier ? Il écrit des récits ; « la peste » ? oui mais c’est
une chronique (celle du Dr RIEUX).
Alors il dit :
« pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe ? c’est que je pense selon les mots et non selon les idées. »
A cette époque il rencontre Francine FAURE.
Décide d’aller à PARIS car il a le sentiment de ne pas être aimé par les Algériens. Il devient secrétaire de rédaction à PARIS mais à PARIS aussi il n’est pas à l’aise.
Etre cultivé pour lui c’est déjà trahir la
simplicité des siens, de sa mère qui ne sait ni lire ni écrire et il refuse d’être un intellectuel parisien. « Avec eux je me sens toujours coupable de quelque chose ». Eternel
dilemme.
Licencié économique il épouse Francine FAURE et revient en Algérie, à ORAN, la ville de « la peste ». Autant Alger
s’ouvre sur le ciel autant ORAN l’ennuie. Il évoque ce paradoxe dans « le minotaure » et dans « la peste ». Ce roman va le rendre célèbre, œuvre peut-être centrale, qui va se
vendre et se traduire dans le monde entier à plus de 2,5 millions d’exemplaires. La « peste » continue à se lire aujourd’hui.
Il revient en métropole, milite dans le mouvement anti-fasciste AMSTERDAM-PLEYEL ; écrit « la mort heureuse »
en 1938 ; soutient la République espagnole ; rencontre Jean-Paul SARTRE en juin 1943 au théâtre à la générale des « MOUCHES ». Il fait la connaissance de Claude BOURDET
(C.N.R.) et rentre au journal clandestin « Combat ». Il écrit ses « lettres à un ami allemand » où il dénonce la folie des nazis et tombe amoureux d’une belle actrice Marie
CASARES.
A la libération il apparaît comme un partisan radical de l’épuration et s’oppose sur ce thème à Francois MAURIAC mais dont il
reconnaitra plus tard le bien fondé de sa charité.
Car il demeure opposé à la peine de mort : « Personne n’est coupable absolument, on ne peut condamner personne
absolument. »
Il va même, lui le résistant du journal combat, signer un appel en faveur de la grâce de l’écrivain BRASILLACH.
Il s’émeut dès 1945 de la situation en Algérie après les émeutes sanglantes de Sétif : « c’est la justice,
écrit-il, qui sauvera l’Algérie de la Haine ». Après la bombe d’Hiroshima il s’inquiète du « suicide collectif du monde ».
Ainsi CAMUS devient au fil de ses écrits, de sa pensée, de ses prises de position l’écrivain, le philosophe de l’absurde et
de la révolte, même s’il ne peut être classé parmi les écrivains du « théâtre de l’absurde » comme IONESCO.
« Nous sommes décidés à supprimer la politique pour la remplacer par la morale » s’écrit-il. « Si je
devais appartenir à un parti, ce serait le parti de ceux qui ne sont pas sûr d’avoir raison. » « Mon père était un libertaire qui n’aimait pas le pouvoir » dira plus tard sa fille
Catherine.
Dès cette époque l’on voit poindre le débat que va faire naître son livre : « l’homme révolté ».
Il s’installe en 1950 avec sa famille dans le 6ème arrondissement de Paris ; il devient l’ami de Michel et de
Robert GALLIMARD. Sa vie sentimentale est de plus en plus agitée. Comme il aime le dire : « Don Juan libère les femmes qu’il conquiert ». Il a eu des jumeaux avec Francine :
Jean et Catherine.
Il s’implique comme une conscience dans le fracas politique du moment : il lance un appel en faveur des communistes
grecs condamnés à mort. Le 20 août 1949, le journal Solidaridad obrera reprend son appel en faveur des réfugiés espagnols. En février 1952 il soutient des syndicalistes espagnols condamnés à mort
par le régime de Franco. Il aura, entre temps, démissionné de l’UNESCO, qui vient d’accueillir l’adhésion de l’Espagne Franquiste. Mais CAMUS ne s’en tient pas là. Lui n’a pas une morale
sélective. Il soutient la révolte des ouvriers allemands à Berlin-Est et critique le régime soviétique, ses camps et son totalitarisme.
Pourtant à la question : êtes-vous intellectuel de gauche il répond : « je ne suis pas sûr d’être un
intellectuel. Quant au reste, je suis pour la gauche malgré moi et malgré elle. »
En effet, ses relations avec les intellectuels de gauche vont se gâter sérieusement après la publication de son dernier
ouvrage : « l’homme révolté ».
C’est un livre qui traite des questions les plus brûlantes de l’époque, le temps des meurtriers, provoque la polémique avec
Jean-Paul SARTRE. Pour CAMUS un camp de concentration qu’il soit nazi ou communiste reste un camp de concentration.
C’est une déclaration de guerre contre les communistes qui l’accusent alors de tous les attributs les plus durs. On lui fait
savoir que « toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ».
Francis JEANSON, le gérant de la revue « les temps modernes » l’éreinte : « l’espoir de CAMUS serait-il
vraiment de « supprimer le cours du monde » par le refus de toute entreprise dans le monde ? ». Exaspéré CAMUS s’adresse alors directement à SARTRE, le directeur de la
revue : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire ».
Il ajoute : « si enfin, la vérité me paraissait à droite, j’y
serais ». S’en est trop pour SARTRE et ses amis qui vont alors reprocher à CAMUS outre son « incompétence philosophique » de « vouloir déserter l’histoire, de rendre la Révolution
impossible. »
SARTRE devient cruel : « Quelle que soit votre sollicitude, elle n’est pas votre unique mobile et vous ressemblez
d’assez loin à Saint Vincent de Paul ou à une « sœur » des pauvres. Vous êtes un avocat qui dit « ce sont mes frères » parce que c’est le mot qui a le plus de chance de faire
pleurer le jury. J’ai trop entendu de discours paternalistes : souffrez que je me méfie de ce fraternalisme là ».
Cet épisode va beaucoup marquer CAMUS.
Il compose « Retour à TIPAZA ». Dès les années 50 il prépare un récit contre les existentialistes qui pris de
vertige devant la liberté qu’ils conservent à l’homme finissent par en confier l’exercice à des dictateurs : « le premier homme ».
Alors au terme de l’exercice on peut s’interroger. Albert CAMUS c’est quoi au juste ?
Albert CAMUS c’est la philosophie de l’absurde, la révolte, l’humanisme avant tout.
Albert CAMUS n’est pas et se défendait d’être un existentialiste. Pour lui : « un jour vient et l’homme constate ou
dit qu’il a trente ans ainsi il affirme sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il appartient au temps et à cette horreur qui le saisit, il y reconnait son pire ennemi.
Cette révolte de la chair. C’est l’absurde ».
Il va définir cette philosophie de l’absurde dans « le mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde (1942) reprise dans
« l’étranger » puis au théâtre dans « Caligula » et « le malentendu » (1941). Elle se retrouve, à travers une évolution sensible de sa pensée jusque dans le roman
« La Peste ».
La vie vaut-elle d’être vécue ? Vivre se ramène à « faire des gestes que l’habitude commande ». C’est le
caractère machinal de l’existence que l’on retrouve d’ailleurs chez SARTRE avec « la nausée ». Lever, tramway, quatre heures au bureau ou usine, repas, tramway, quatre heures de
travail, repas, sommeil et lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi… On n’est pas loin du slogan de mai 1968 : « boulot, métro, dodo ». Un jour le « pourquoi »
apparaît avec le sentiment de la certitude de la mort. Il le dit : « sous l’éclairage mortel de cette destinée l’inutilité apparaît. Aucune morale, aucun effort ne sont à priori
justifiables devant les sanglantes mathématiques de notre condition ».
Alors que faut-il faire ? se suicider ? Camus le reconnaît : « Mourir volontairement suppose qu’on a
reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’intimité de la
souffrance ». Mais CAMUS récuse les attitudes d’évasion, le suicide, mais aussi la croyance religieuse, ce qu’il appelle le « suicide philosophique.»
Il déclare : « Je tire de l’absurde 3 conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion ».
Le suicide consent à l’absurde. CAMUS se révolte : il le dit « vivre c’est faire vivre l’absurde ». C’est
cette révolte qui confère à la vie son prix et sa grandeur. « Je me révolte donc nous sommes ». La révolte c’est l’affirmation d’un droit,
d’une valeur qui dépasse l’homme.
C’est ici que CAMUS se sépare de SARTRE. Pour ce dernier l’absurdité de la vie
doit être dépassée dans la création et l’action, exister c’est agir. Pour CAMUS dépasser l’absurde c’est être libre, profondément libre. C’est
être délié des règles communes et apprendre à vivre « sans appel ».
Vivre dans un univers absurde doit consister à multiplier avec passion les expériences lucides.
« Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne,
l’échelle des valeurs devient inutile…le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde ».
NIETZCHE allait plus loin en affirmant que s’il n’y avait pas Dieu tout serait permis.
Comme le dit autrement et le dit, lui, avec amertume et pas de joie : « l’absurde (c’est aussi la vie sans Dieu)
dit-il ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n’est défendu ».
CAMUS ne recommande pas le crime mais il restitue au remords son inutilité. Pour l’homme absurde la liberté est ce qu’il faut
payer et il y est prêt. L’homme est sa propre fin. Voilà pourquoi Sisyphe, l’homme que les dieux avaient condamné à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre
retombait par son propre poids. Et CAMUS ajoute : « et il faut imaginer Sisyphe heureux ».
C’est donc toujours à sa révolte contre l’absurde que CAMUS nous ramène. Il faut rester fidèle à cette révolte qui nous
indique le sens et les bornes de son action.
En se révoltant contre son état, l’esclave se révolte au nom de la nature qui veut les hommes libres. En cela l’esclave
s’interdit de porter atteinte à cette nature dans tout autre homme et même dans le maître qui l’opprime, faute de quoi l’esclave révolté trahirait la noblesse et la pureté de sa révolte.
Si la révolte oublie, dans une ivresse de violence et de tyrannie, sa noblesse première alors elle s’égare et aboutit soit au
meurtre (SADE, DOSTOIEVSKI), soit à l’acceptation du mal (NIETZCHE).
Ici la séparation va être totale avec Jean-Paul SARTRE. Quand la révolte historique pose le problème pour comprendre le monde
moderne, de la légitimité de la terreur, de la dictature voire de l’oppression et du meurtre…CAMUS s’indigne. Contre le fascisme ou le nazisme mais aussi contre ceux qui présentent le crime comme
une nécessité provisoire pour préparer l’avènement d’une société où les hommes seront heureux.
Comment consentir en effet à l’anéantissement provisoire des valeurs humaines pour que celles-ci soient un jour
respectées.
Voilà pourquoi CAMUS rompt avec SARTRE et les communistes. Pour lui la fin ne justifie pas les moyens.
Mais CAMUS n’est pas un naïf. Il sait aussi que si la révolte parfois s’égare dans la terreur c’est par une exigence d’absolu
qui nous condamne à choisir entre l’inefficacité de l’abstention et l’inefficacité de la destruction.
L’homme vit donc le relatif et c’est la révolte qui nous apprend les notions de morale, de limite et de mesure.
Il l’écrit : « Il faut une part de réalisme dans toute morale : la vérité toute pure est meurtrière et il faut
une part de morale à tout réalisme » « le cynisme est meurtrier ».
A l’intransigeance révolutionnaire CAMUS oppose la pensée solaire des grecs, c’est-à-dire la « pensée de
midi ».
Cette pensée là est faite d’équilibre et de sens du relatif par lequel la révolte se prononce en faveur de la vie non contre
elle.
Bref, la révolte
est un mouvement vers la valeur et le révolté un témoin. Albert CAMUS prêche la mesure, le superlatif relatif. Il refuse Dieu mais évoque un mouvement vers la valeur qui, lui, dépasse l’histoire.
La mesure indique le chemin d’une culpabilité calculée : ne rien refuser de la vie mais ne pas, non plus, prendre tout.
Voilà le sens et les limites de notre action déclare CAMUS : « Il y a, dit-il, pour l’homme une action et une
pensée possible au niveau moyen qui est le sien. Toute entreprise plus ambitieuse se révèle contradictoire. L’absolu ne s’éteint ni surtout ne se crée à travers l’histoire. La politique n’est pas
une religion ou alors elle est inquisition ».
La révolte que nous ressentons, consciemment ou pas, doit buter contre le mal… l’homme doit réparer tout ce qui peut
l’être.
CAMUS ajoute : « Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la
douleur du monde ». Il a enfin cette belle formule : « Apprendre à vivre et à mourir et pour être homme, refuser d’être Dieu ».
Le roman « la peste » qui raconte l’histoire d’une terrible épidémie propagée par l’apparition et la mort de
milliers de rats contaminés dans la ville d’Oran en Algérie, est un récit à la fois réaliste et mythique ou la peste symbolise le mal physique et moral.
C’est le récit d’une analyse des réactions individuelles face au mal, la méfiance, l’égoïsme, la lâcheté mais aussi la
solidarité, la fraternité humaine.
Dans ce roman CAMUS s’identifie au docteur RIEUX. Il refuse de croire au
châtiment de Dieu qui pousse aussi les hommes à se convertir.
Pour le docteur RIEUX le mal est un scandale et une injustice contre laquelle il faut lutter tout en sachant que l’on ne
pourra pas tout reformer et tout guérir.
« Je suis dans la nuit, dit CAMUS et j’essaie d’y voir clair. Il y a longtemps que j’ai cessé de trouver ça
original » et le docteur RIEUX conclut ce débat ainsi à la question que lui pose TARROU : « Pourquoi montrez-vous tant de dévouement aux autres si vous ne croyez pas en
Dieu ? » « Si je croyais en un dieu tout puissant, je cesserai de guérir les hommes, lui laissant alors ce soin…mais personne ne s’abandonne totalement ». Le Dr RIEUX
poursuit : « Puisque l’ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croie pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever
les yeux vers le ciel où il se tait. »
TARROU lui répond : « oui je peux comprendre mais vos victoires seront toujours provisoires, voilà
tout. »
« Toujours, je le sais, approuve le Dr RIEUX, mais ce n’est pas une raison pour cesser de lutter. »
Et quand TARROU dit alors : « j’imagine ce que doit être pour vous cette peste » le Dr RIEUX rétorque :
« une interminable défaite.
« Qui vous a appris cela Docteur ?
Le Dr RIEUX (c'est-à-dire en fait CAMUS) répond : « la misère. » et TARROU dit : « moi c’est Ma
morale ! »
Dans la suite du roman, TARROU, pour combattre la peste intérieure (haine, mensonge, tyrannie…) aspire à devenir un
« Saint sans Dieu » et le Docteur RIEUX préfère être tout simplement « un homme ».
Et CAMUS connait la misère. Celle du quartier BELCOURT à ALGER tout près du quartier de BAB el OUED. Oui CAMUS c’est le pied
noir des quartiers pauvres d’Algérie tel qu’il en décrit la vie dans son dernier ouvrage inachevé, trouvé dans sa sacoche après un accident mortel : « le premier homme », et dont
le héros n’est rien d’autre que Jacques CORMERY (nom de sa grand-mère paternelle), un descendant de ces pionniers qui font l’Algérie Française du 19ème siècle.
C’est tout cela qui lui donne une vision lucide de l’histoire.
Lorsque les premiers attentats FLN éclatent en Algérie, il les déclare « prévisibles ».
Il soutient la révolte Hongroise contre le régime communiste en 1956. Le 16 octobre 1957 il reçoit le Prix Nobel de
littérature. Peut-être faussement modeste il déclare que c’est André MALRAUX et pas lui qui l’aurait mérité.
Son discours à Stockholm lors de la remise du prix est un document remarquable par la profondeur de sa pensée.
Mais la cérémonie va faire beaucoup d’envieux. Quarante neuf écrivains étaient en course dont justement Jean-Paul SARTRE. Le
prix est à l’époque doté de plus de 18 millions de francs grâce à quoi il peut acheter sa maison à COURMARIN.
L’académie suédoise a voulu mettre à l’honneur « un homme de la résistance, un homme révolté qui a su donner un sens à
l’absurde, et soutenir au fond de l’abîme, la nécessité de l’espoir, même s’il s’agit d’un espoir difficile, en rendant une place à la création, à l’action, à la noblesse humaine dans ce monde
insensé. »
Le jury se montre encore plus laudateur : il déclare avoir couronné une importante œuvre littéraire qui éclaire avec un
sérieux pénétrant les problèmes posés de nos jours aux consciences humaines. »
CAMUS a 44 ans ! c’est l’un des plus jeunes lauréats (Rudiard Kipling a eu le Nobel à 42 ans)
CAMUS dit alors : « pour moi ont été distingués mon pays et un Français d’Algérie » Mais il confie à Jean
GRENIER : « je vais avoir plus d’ennemis que jamais ». Effectivement la jalousie l’éreinte !
Kleber HAEDENS disqualifie le nouveau NOBEL : « CAMUS est l’un des plus mauvais poètes français de tous les
temps…On a dit que CAMUS était un écrivain classique. Depuis le XIXème siècle, l’épithète de classique s’adresse exclusivement aux momies et il est bien vrai que CAMUS se trouve déjà embaumé dans
les dictionnaires. »
Paris-Presse dénonce le néant de la pensée de CAMUS « qui met l’illusion de la profondeur à la portée des intelligences
les moins privilégiées. »
Pascal PIA, qui fut l’un de ses amis, est ironique : « Citoyen du monde, pacifiste, adversaire déclaré de la peine
de mort, Albert CAMUS, tel que le définissent ses récents ouvrages et ses prises de position, ne saurait déplaire à Stockholm où comme on l’a vu quand la Finlande et la Norvège voisines furent
envahies, l’amour obstiné de la paix l’emporte toujours sur tout autre sentiment. »
Jacques Laurent, Cruel écrit : « le Nobel couronne une œuvre terminée. » Mais surtout c’est Jean-Paul SARTRE
qui sonne l’hallali. « Mais dites-moi CAMUS par quel mystère ne peut-on discuter vos œuvres sans ôter ses raisons de vivre à l’humanité ? »
Les commentaires les plus virulents viennent de l’extrême droite. Dans Dimanche-Matin, Lucien REBATET stigmatise :
« la résurgence du pompiérisme méditerranéen le plus stérile, le plus caduc. » il transmet « un salut » au jeune éditorialiste de Combat « partagé entre le désir de
voir vivre ses confrères alors enchainés et la nostalgie de ne pas commander le peloton de leur exécution ; et qui parvenait à refouler, non sans mérites, ce second sentiment, si
compréhensible ».
CAMUS est écoeuré : « je suis effrayé, par ce qui m’arrive et que je n’ai pas demandé. Et pour tout arrangé ces
attaques si basses que j’en ai le cœur serré. REBATET ose parler de ma nostalgie de commander des pelotons d’exécution alors qu’il est un de ceux dont j’ai demandé avec d’autres écrivains de la
Résistance la grâce quand il fut condamné à mort. Il a été gracié mais il ne m’a pas fait grâce. »
CAMUS le dit à son ami JEAN DE MAISONSEUL : « ils m’ont mis sur le dos toutes les saloperies qu’ils ont
faites »
Sa mère le lui avait dit : « c’est pas notre monde ! Faut pas se mêler de ça, Albert. » Tout sera
dit : Bernard FRANK ajoute : « c’est le style d’un timide, d’un homme du peuple, qui les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans un salon.
Les autres invités se détournent, ils savent à qui ils ont affaire. » « On va finir par s’apercevoir qu’il n’a jamais écrit. »
Heureusement il y a aussi les éloges de Roger MARTIN du Gaid ou de Francois MAURIAC, d’EMMANUEL BERL, de Maurice CLAVEL ou de
Maurice DRUON.
MAURIAC parle « d’une jeune voix à laquelle une génération fait
écho » André ROUSSEAUX montre CAMUS comme un parfait exemple de loyauté intellectuelle dans la littérature contemporaine. René CHAR, son ami, affirme que CAMUS défend « face à la
famille des totalitaires et des pyrrhoniens, la valeur des biens de la conscience tourmentée et du combat rafraichissant. »
Même si CAMUS, modeste, écrit dans ses « carnets » : « Nobel, étrange sentiment d’accablement et de
mélancolie. »
Pourtant c’est l’heure de gloire et ce sera le moment où CAMUS va répondre à un jeune Algérien exalté qui l’interpelle, il
s’appelle Saïd KESSAL. Il a quitté l’Algérie en 1930 et ne souhaite pas y revenir. Il ne sait pas grand chose de CAMUS sinon ce que lui en a écrit l’écrivain Kayeb Yacine.
Camus lui répond : « j’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce
aveuglément dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrais ma mère avant la justice. » Ici s’instaure un
débat sur les paroles exactes prononcées par CAMUS : il aurait dit plus précisément :
« En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger ; ma mère peut se trouver dans un de ces tramways.
Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »
Dans le compte
rendu du journal « le Monde » cette phrase devient : « je crois en la justice mais je défendrai ma mère avant la justice. »
Et cela se
terminera par : « entre la justice et ma mère je choisis ma mère. » Ce qui n’est pas tout à fait la même chose !
Ainsi CAMUS a
toujours souligné l’indéfectible lien qui l’attachait à sa terre natale : « j’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes m’ont alors
paru gris, la misère intolérable. »
Dans « Noces à
TIPASA » CAMUS se laisse aller, c’est un texte poétique sur l’Algérie : « voici qui est rouge ; qui est bleu ; qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les
fleurs. » « l’odeur des absinthes, la lumière aveuglante, le tumulte des parfums et du soleil » et tout cela est lié pour lui à la joie du corps : « étreindre un corps de
femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. » Hymne à la vie !
Il aime son Algérie
et ses habitants. Il dénonce en 1939 la « misère de la Kabylie ». Il dévoile sans fard la famine, le dénuement, le scandale des bas salaires, le manque d’écoles et l’incurie de
l’administration coloniale. Il prendra position contre la répression qui frappe MESSALI HADJ. Après les émeutes de SETIF en 1945 et la répression qui a suivi : il demande que l’on rende
toute la justice au peuple arabe d’Algérie et qu’on le libère du système colonial. Il approuve le décret Blum Violette qui fait des juifs d’Algérie des français à part entière et considère qu’il
s’agit là d’un premier pas vers plus de justice. Comme il demandera la grâce de prisonniers FLN.
Mais CAMUS ne se
rallie pas à l’idée d’une nation algérienne indépendante. Il veut une « Algérie nouvelle » qui offrirait « l’exemple de populations différentes imbriquées sur le même
territoire. » Son propos politique va être celui du déchirement, à la recherche d’un équilibre improbable qui va s’avérer au fil du temps de plus en plus difficile à trouver.
En janvier 1956 il
lance un appel à la trêve civile, en vain ! Il veut voir « Arabes et Français réconciliés dans la liberté et la justice. »
En 1958 il voit que
sa voix est inaudible. Il fait le constat que « cette dialectique infernale qui veut que ce qui tue les uns tue les autres aussi, chacun rejetant la faute sur l’autre, et justifiant ses
violences par la violence de l’adversaire. L’éternelle querelle du premier responsable perd alors son sens. Et pour n’avoir pas su vivre ensemble, deux populations, à la fois semblables et
différentes, mais également respectables, se condamnent à mourir ensemble, la rage au cœur. »
Récusant le cliché
selon lequel l’Algérie était « peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac » CAMUS affirme avec raison, que les 9/10ème de français d’Algérie
ressemblent à sa famille « qui de surcroit étant pauvre et sans haine n’a jamais exploité ni opprimé personne. »
Mort en 1960, CAMUS
ne verra pas la disparition tragique de l’Algérie Française et l’exil douloureux d’un million de pieds noirs en 1962.
Il croit voir dans
les premiers discours du Général de Gaulle en 1958 et 1959 la promesse d’une solution équilibrée proche de ses vœux. Il l’écrit dans une lettre à Nicola CHIAROMONTE le 19 octobre 1959.
Plus tard Jules ROY
dans « la guerre d’Algérie » va se prononcer en 1960 pour l’indépendance de l’Algérie en sollicitant l’approbation posthume de CAMUS. Je ne le pense pas !
Il n’aurait
certainement pas davantage suivi son autre ami André ROSSFELDER qui suivit les « jusqu’auboutistes » de l’OAS…Mais de l’avis de Roger QUILLIOT on peut penser qu’il était prêt, à la
veille de sa mort, à prendre position publiquement contre le FLN et l’indépendance.
En tous cas, j’en
suis sûr, sa prise de position aurait été de refuser l’identification de l’Algérie nouvelle au parti unique du FLN. On connait la suite…
En conclusion je
voudrais en toute honnêteté me poser et vous poser la question : CAMUS mérite t’il le Panthéon ? Faut-il l’y transporter ?
J’avoue le trouble
que m’inspire ce projet de « panthéonisation » d’Albert CAMUS.
L’inscription du
fronton du Panthéon : « aux grands hommes la patrie reconnaissante » lui conviendrait parfaitement. Ses écrits, sa philosophie le méritent.
Ce serait un moyen,
cinquante ans plus tard, de réintégrer symboliquement les pieds noirs dans la Communauté Nationale.
Ce serait aussi un geste fort pour marquer la mutation de notre pays vers plus
de diversité ethnique et culturelle, vers des cohabitations parfois difficiles mais nécessaires…ce serait la preuve que l’Algérie nouvelle tant souhaitée pars CAMUS était possible et qu’elle se
réalise petit à petit en métropole.
N’est-ce-pas lui qui écrivait dans « le premier homme » « le chômage expliquait que ses ouvriers qui toujours dans la vie quotidienne étaient les plus tolérants des hommes fussent toujours xénophobes dans les relations de travail, accusant successivement
les italiens, les espagnols, les juifs, les arabes et finalement la terre entière de voler leur travail. »
Mais je crois que
l’enjeu de la Panthéonisation n’est plus là. L’histoire qui fera le lien entre Français de souche et nouveau Français d’origines diverses qui vivent en France se fera un jour ou l’autre.
Albert CAMUS repose
au cimetière de LOURMARIN. Je pense qu’il est bien, là, dans un décor provençal qui n’est pas sans lui rappeler son Algérie natale au milieu des oliviers et des lauriers roses.
Comme le soulignait
un lecteur du « nouvel observateur » Mr Jacques LEGER : « Pour conserver la pureté, la densité d’une pensée exceptionnelle, la nature se charge parfois d’offrir un cadre sur
mesure pour en prolonger les échos.
Pour ce juste qui
savait dire simplement les choses difficiles à entendre et parfois à comprendre, la solennité glaciale d’un Panthéon est-elle préférable aux odorants romarins qui veillent sur son
sommeil ?
CAMUS est tué sur
la route de l’Yonne, dans la Fecelvega de Michel GALLIMARD à VILLEBLEVIN près de SENS le 4 janvier 1960. Sa mère mourra à son tour en septembre de la même année à Belcourt en Algérie.
André MALRAUX était
sur le point de le nommer Directeur d’un grand théâtre parisien.
Je retiendrai, pour
ma part, une phrase qui me paraît tout à fait d’actualité aujourd’hui :
« Aucune
tyrannie n’a jamais pu se réclamer du génie. La tyrannie mutile et simplifie ce que le génie réunit dans sa complexité. En matière de paradoxe elle préfère BOUVARD et PERUCHET à DON QUI
CHOTTE . »
Vous me permettez
d’y ajouter un commentaire tout personnel : les atteintes aux valeurs républicaines n’ont jamais pu se réclamer et ne pourront jamais se réclamer de Camus. Ces atteintes préfèreront toujours
BIGARD et Johnny HALLIDAY à la Princesse de CLEVES !
CAMUS ne s’échappe
pas aujourd’hui par la vertu de la méchanceté comme SARTRE. Il est devenu un mythe.
Comme l’écrivit
après sa mort son ami René CHAR « sa parole incisive refuse le rapetissement de l’adversaire et dédaigne la dérision. La qualité qui satisfait le plus chez lui est qu’il ne s’accointe pas
avec lui-même. »
Laissons, après
tout cela, dormir Albert CAMUS dans le cimetière de COURMARIN où le même Saïd KESSAL qui l’avait violemment interpellé à STOCKHOLM, taraudé par l’œuvre de justice d’Albert CAMUS pour les arabes,
ira déposer un bouquet de fleurs sur sa tombe : une dalle de granit venant de TIPASA.
Gérard GOUZES